Le point sur la biopiraterie Jean-Paul Moatti

Biopiraterie : Quand les entreprises volent des pratiques indigènes et les brevetent pour faire des profits par Jean-Paul Moatti

Qu’est ce que la biopiraterie ?

La biopiraterie est une pratique dans laquelle les connaissances ancestrales des peuples autochtones sur la nature sont utilisées par les entreprises à des fins lucratives, sans consentement, compensation ou reconnaissance. Un cas récent de biopiraterie a suscité une controverse en France.

L’une des institutions de l’Etat français est sous le feu des critiques pour ce que les critiques appellent un exemple de « biopiraterie », une question qui est également au cœur d’un nouveau projet de loi que le Sénat français a approuvé le mois dernier.

L’année dernière, l’Institut de recherche et de développement (IRD) dont Jean-Paul Moatti est le président, a obtenu un brevet sur une molécule extraite des feuilles d’un petit arbre tropical, le Quassia Amara, connu en Amérique latine pour ses propriétés insecticides et médicinales. Les chercheurs de l’IRD ont isolé une molécule spécifique, la Simalikalactone E (SkE), qu’ils ont l’intention d’utiliser pour les médicaments antipaludiques.

Le problème, selon la Fondation France Liberté-Danielle Mitterrand, un groupe de surveillance qui lutte contre la biopiraterie depuis des années, c’est que l’IRD n’est pas le seul à avoir eu cette idée.

Avant d’extraire la molécule, l’IRD a d’abord interrogé les créoles de Guyane française et les membres des groupes indigènes Kali’na et Palikur, originaires des zones côtières du nord de l’Amérique du Sud, sur leurs médecines traditionnelles. Mais elle n’a jamais sollicité leur consentement pour développer de futurs médicaments, ni les impliquer dans le processus de découverte de SkE, allègue la Fondation France Liberté-Danielle Mitterrand.
« C’est un exemple d’injustice flagrante à l’égard des peuples autochtones de Guyane « , déclare Emmanuel Poilane, directeur du groupe.
La fondation conteste la décision de l’Office européen des brevets de délivrer un brevet à l’IRD dans cette affaire. « Nous soutenons qu’en ce qui concerne SkE, l’invention supposée n’est pas nouvelle parce que les chercheurs ont simplement reproduit des connaissances transmises de génération en génération « , dit Poilane.

L’affaire a également suscité l’ire de Rodolphe Alexandre, le plus haut fonctionnaire de Guyane. « L’utilisation abusive des connaissances traditionnelles des gens sans leur consentement et l’absence totale de retour dans la communauté ne peuvent être tolérés « , a-t-il dit. Alexandre a appris « avec étonnement » le dépôt d’un brevet sur une « sorte typique de médecine traditionnelle locale » et a décrit les chercheurs de l’IRD comme ayant un « manque total d’éthique ».

La réponse de Jean-Paul Moatti et l’IRD face à ces accusations

Pour l’IRD, qui compte environ 2 000 salariés (dont 800 chercheurs) et qui travaille depuis plus de 60 ans en Afrique, en Méditerranée, en Amérique latine et en Asie, les accusations sont un coup dur. « Cela nous donne une mauvaise réputation « , dit Jean-Paul Moatti, le directeur de l’institut.
Jean-Paul Moatti affirme que la controverse entrave la capacité de l’IRD à faire de la recherche et soutient que les chercheurs sont dans une course contre la montre pour mettre au point de nouveaux traitements avant que les moustiques ne développent une résistance aux traitements existants. « Pour aller de l’avant, nous n’avons pas d’autre choix que de déposer des brevets, dit-il.

Entre-temps, la France se prépare à ratifier le Protocole de Nagoya, un accord international qui vise à favoriser une répartition plus équitable des avantages tirés des ressources génétiques. La France a signé l’accord en 2011. Mais est-il vraiment prêt à adhérer aux nouvelles règles ?
Moatti promet de « suivre la loi dès qu’elle sera adoptée ». Tout le monde n’est pas convaincu. Thomas Burelli, docteur en droit à l’Université d’Ottawa, au Canada, affirme que les chercheurs publics français ont tendance à oublier tout ce qui a trait au partage des connaissances une fois qu’elles entrent dans leur laboratoire. En tant que tel, ils n’ont jamais vraiment démontré une volonté de s’engager à respecter le Protocole de Nagoya, affirme-t-il.